Le 3 février 2003, les policiers toulousains ont reçu une claque d'autant plus marquante qu'elle a été administrée devant les caméras de télévision. Dans une des villes présentant le plus mauvais taux d'élucidation des affaires en France (13 %), Nicolas Sarkozy s'en était pris à la police de proximité - projet de la gauche assimilé par la droite à du laxisme -, et à l'un de ses pères, Jean-Pierre Havrin, ancien conseiller de Jean-Pierre Chevènement Place Beauvau, ex-directeur de la sécurité publique en Haute-Garonne, aujourd'hui président de la fédération sportive de la police française."La police est là pour arrêter les délinquants, pas pour faire du social", avait lancé le ministre de l'intérieur au commissariat de Bagatelle, stigmatisant entre autres l'organisation de matchs de football par les fonctionnaires. "Sarkozy avait décidé d'attaquer la police de proximité, mais les élus étaient contre sa suppression totale, décrypte un proche de M. Havrin.
Il lui fallait donc démontrer qu'elle était inefficace pour la faire imploser, la vider de son sang.""LOIN DU COMPTE"Quatre ans plus tard, la réorientation répressive de la police n'a pas produit, à Toulouse, de résultats statistiques satisfaisants. Le taux d'élucidation a certes grimpé de presque 10 points (22,6 %), mais reste loin de la moyenne nationale (34,3 %). Alors que, sur l'ensemble du territoire, la tendance est à la baisse constante depuis 2002, le nombre de crimes et délits enregistrés en Haute-Garonne a augmenté de 5,7 % entre 2005 et 2006.
Les résultats de la seule agglomération toulousaine révèlent qu'en quatre ans la délinquance de voie publique (- 10,3 %) et les atteintes aux biens (- 0,6 %) ont diminué.En revanche, le noyau dur de la délinquance - les atteintes aux personnes - s'est aggravé de 48,4 % sur cette période (4 026 faits en 2002, 6 381 en 2006), contre 13,0 % au niveau national. "On est encore loin du compte, mais on progresse chaque mois, par exemple en redéployant les moyens dans les zones les plus sensibles", explique-t-on à la DDSP.
"La police est très présente, elle est sur les fondamentaux, assure Françoise de Veyrinas, première adjointe (UMP) au maire. Il n'y a jamais eu autant d'interpellations."Ces résultats mitigés ont conduit la direction centrale de la sécurité publique (DCSP) à envoyer une mission, fin 2006, afin d'évaluer les lacunes du dispositif. Il a été convenu de ne plus placer systématiquement les CRS dans la zone sensible de la porte du Mirail, où la multiplication des contrôles d'identité exaspère la population.
Salah Amokrane, conseiller municipal du groupe Motivé-e-s, déplore l'absence d'interlocuteur pour les habitants : "Quand il y a un problème avec les HLM, on rencontre l'office. Quand il y a un problème avec la Poste, on voit le directeur. Pourquoi les habitants n'ont-ils pas d'interlocuteur dans la police ? C'est un service public, non ?"Du côté des syndicats de policiers, on dénonce "la pression statistique extraordinaire" après la visite de M. Sarkozy, selon Philippe Dany, délégué de l'UNSA-Police (gauche).
"Plutôt que de développer un maillage sur le terrain, dit-il, on préfère faire défiler des voitures Banania (qu'on voit de loin). Pour la population des quartiers, les policiers n'ont plus de prénoms."Pour Serge Terzy, secrétaire régional adjoint du Syndicat national des officiers de police (SNOP, majoritaire chez les officiers), "la pression statistique ne peut pas être une stratégie". "C'est très facile de ramasser n'importe qui, les "shiteux" (fumeurs de cannabis) par exemple, sourit-il. Mais pendant qu'on fait des procédures à 6 francs 6 sous, on n'exploite pas les éléments d'enquête sur lesquels nous sommes attendus pas les citoyens."
Rien de cela ne surprend Christian Cassignol, délégué du médiateur de la République. Ancien capitaine de police, chef du secteur de Bagatelle, il est parti à la retraite en 2004, à 55 ans, las et consterné par le nouveau cap. A ses yeux, les racines de la délinquance plongent dans les drames sociaux et familiaux : "Beaucoup de gens se trouvent en dépression larvée : forte lassitude, perte de désir et d'envie de se battre, repli sur soi."Titulaire d'un DEA de psychologie sociale de l'université du Mirail, il a cru à la police de proximité. Mais, selon lui, ralentie par les résistances internes, elle n'a pas eu le temps de faire ses preuves.
"Le policier n'était plus un simple agent exécutant les ordres, mais un acteur devant trouver des solutions avec les bailleurs, les associations, explique-t-il. C'était une révolution culturelle. Aujourd'hui, on préfère les contrôles d'identité à tout va. On travaille sur le sentiment d'insécurité, on fait du spectacle, mais on n'améliore pas vraiment l'investigation en profondeur." En février 2004, pour son pot de départ, M. Cassignol n'a pas choisi le commissariat central, lui préférant la maison de quartier de Bagatelle. "Pas de chef invité !", rit-il."PAS DE DOGMATISME"Hafid El Alaoui, 56 ans, qui dirige la maison de quartier, regrette le temps où il avait des rapports réguliers avec les policiers. "Tout n'était pas parfait, mais au moins on se parlait, explique-t-il.
Maintenant, à part les travailleurs sociaux, il n'y a plus personne en face des jeunes." L'homme connaît chaque barre du Mirail. Il s'improvise guide du musée urbain déglingué. On passe devant le poste de police de Bellefontaine, puis on s'arrête au pied d'un immeuble. "C'est là que doit être construite une mosquée, mais il n'y a pas la place pour garer les voitures", dit-il. Les murs disent la rancoeur : "Sarkozy, racaille populiste !" ; "Les politiques ont détruit nos enfants".Ils sont nombreux à rêver de rapports moins antagonistes entre policiers et jeunes du quartier. Mais sans complaisance ni naïveté. "Le tout-répressif est aussi stérile que le tout-préventif. Ce que veulent les policiers, c'est une continuité, pas du dogmatisme, assure M. Dany. Si les recettes miracle existaient, ça se saurait !"
Piotr SmolarArticle paru dans l'édition du 17.02.07. Le Monde




0 commentaires:
Enregistrer un commentaire